Peut-on réussir sa vie sans réussir ses études ? Analyse philosophique et conseils pour les lycéens
Peut-on réussir sa vie sans réussir ses études ? Analyse philosophique et conseils pour les lycéens
Réussir sa vie : que veut-on dire exactement ?
Avant de se demander s’il est possible de « réussir sa vie » sans « réussir ses études », il faut clarifier ces deux expressions, souvent utilisées sans être expliquées.
« Réussir ses études » renvoie, dans le langage courant, au fait d’obtenir de bons résultats scolaires, un diplôme reconnu, éventuellement dans une filière valorisée socialement (classes préparatoires, grandes écoles, études de médecine, droit, etc.). Cette réussite est mesurée par des critères objectifs : notes, mentions au bac, sélectivité de la filière, niveau de diplôme.
« Réussir sa vie », en revanche, est une formule beaucoup plus subjective. Elle peut renvoyer à :
- la réussite professionnelle (avoir un emploi stable, reconnu, bien rémunéré) ;
- la réussite personnelle (être heureux, épanoui, avoir des relations affectives satisfaisantes) ;
- la contribution à la société (sentiment d’être utile aux autres, engagement citoyen ou associatif) ;
- la fidélité à ses valeurs (mener une vie cohérente avec ce que l’on juge important).
Le philosophe Aristote, dans Éthique à Nicomaque, parle de l’« eudaimonia », souvent traduite par « bonheur » ou « vie bonne » : il ne la réduit ni à la richesse ni à la réussite sociale, mais à une vie accomplie, où l’on développe ses vertus et ses capacités propres (Éthique à Nicomaque, I, 7).
Déjà ici, on voit que « études » et « vie réussie » ne se recouvrent pas totalement : les études sont un moyen possible parmi d’autres, mais elles ne définissent pas à elles seules ce qu’est une vie bonne.
Pourquoi les études restent un enjeu majeur (philosophiquement et socialement)
Dire qu’on peut réussir sa vie sans « réussir ses études » ne signifie pas que les études sont sans importance.
Sur le plan philosophique, l’école est d’abord un lieu de formation de l’esprit. Gaston Bachelard, dans La formation de l’esprit scientifique, montre que l’éducation permet de dépasser les idées toutes faites et les préjugés pour accéder à une pensée plus rigoureuse. Aller à l’école, ce n’est pas seulement « accumuler des connaissances », c’est apprendre à réfléchir, à argumenter, à exercer son esprit critique.
Sur le plan social, de nombreuses enquêtes montrent que le diplôme reste un facteur de protection important. En France, les données de l’Insee mettent régulièrement en évidence que :
- le taux de chômage est en moyenne plus élevé pour les personnes sans diplôme que pour les diplômés de l’enseignement supérieur ;
- le niveau de salaire médian augmente globalement avec le niveau de diplôme ;
- les emplois les plus stables (CDI, fonction publique, métiers qualifiés) sont plus accessibles avec un diplôme reconnu.
(Voir par exemple : Insee, « Niveau de diplôme et insertion professionnelle », séries statistiques récurrentes.)
De ce point de vue, Pierre Bourdieu, dans Les Héritiers et La Reproduction (avec Jean-Claude Passeron), montre que l’école joue un rôle de « filtre » dans la société : le diplôme est une sorte de « passeport social ». Ne pas l’avoir peut compliquer l’accès à certaines positions professionnelles.
Il serait donc trompeur de dire aux lycéens : « Les études ne servent à rien, vous pouvez vous en passer ». Philosophiquement et sociologiquement, les études restent un levier important pour la liberté future.
Peut-on réussir sa vie sans réussir à l’école ? Quelques repères philosophiques
Pourtant, il existe bien des personnes qui, sans avoir eu un parcours scolaire linéaire et brillant, mènent une vie qu’elles jugent réussie. Comment penser cela de manière rigoureuse ?
Jean-Paul Sartre, dans L’Existentialisme est un humanisme, insiste sur la liberté fondamentale de l’être humain : « L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. » Cela signifie que, même marqué par ses conditions de départ (milieu social, parcours scolaire), chacun garde la capacité de se réinventer par ses choix, ses engagements, ses actions.
Henri Bergson, dans L’Évolution créatrice, valorise l’idée de créativité personnelle. Une vie réussie peut être celle où l’on parvient à créer quelque chose de singulier : une œuvre, une entreprise, un projet associatif, une famille épanouie, etc. Cette créativité ne se réduit pas à la réussite scolaire, même si celle-ci peut offrir des outils.
On peut ainsi défendre plusieurs thèses :
- La réussite scolaire n’est ni une condition suffisante, ni une condition nécessaire de la réussite de vie. On peut être très diplômé et profondément malheureux ; on peut avoir peu de diplômes et mener une existence riche, utile et satisfaisante.
- La réussite scolaire est cependant une forte probabilité de facilitation. Elle ouvre des portes, donne des ressources (culturelles, économiques, symboliques) qui rendent plus accessible certains types de vie réussie.
- La réussite de vie relève d’un équilibre personnel. Pour certains, elle passera par la carrière et la reconnaissance professionnelle ; pour d’autres, par la famille, l’engagement, la création artistique, l’artisanat, ou encore la vie spirituelle.
En ce sens, la question « Peut-on réussir sa vie sans réussir ses études ? » revient à demander : « Les études sont-elles la seule voie d’accomplissement ? » La philosophie, dans sa diversité, répond plutôt : non, mais elles constituent un moyen puissant dont il serait dommage de se priver sans réflexion.
Les limites de la « réussite scolaire » comme unique critère
Réduire la valeur d’une vie à la seule réussite scolaire pose plusieurs problèmes, que la philosophie permet de mettre en lumière.
Emmanuel Kant, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, rappelle que la dignité de la personne humaine ne dépend pas de ses performances, mais du fait qu’elle est un être raisonnable, capable d’agir selon des principes. La valeur d’une vie ne se mesure pas uniquement à un bulletin de notes ou à un diplôme.
Par ailleurs, plusieurs penseurs et pédagogues (par exemple Célestin Freinet, Maria Montessori) ont critiqué une école trop centrée sur la compétition et la sélection, au détriment du développement global de la personne (créativité, coopération, confiance en soi, sens du concret).
On peut donc affirmer :
- La note ou le diplôme ne disent pas tout de l’intelligence (il existe des intelligences pratiques, relationnelles, artistiques, etc.).
- Les parcours non linéaires (réorientation, reprise d’études, formation professionnelle) sont de plus en plus fréquents, ce qui relativise l’idée d’« échec définitif » à l’école.
- La valeur d’une vie ne se résume pas à sa valeur marchande sur le marché du travail.
Ces rappels sont importants pour les lycéens qui vivent parfois les résultats scolaires comme un verdict définitif sur leur personne. La philosophie permet de prendre du recul : un examen, un bulletin, un diplôme sont des moments importants, mais ils ne sont pas toute votre histoire.
Conseils concrets pour les lycéens : penser sa réussite autrement
À partir de cette analyse, comment un élève de lycée peut-il se situer et agir de manière lucide ? Voici quelques pistes, en s’appuyant sur les travaux en pédagogie et en orientation (Onisep, travaux sur l’orientation scolaire et professionnelle, etc.).
1. Prendre les études au sérieux, sans en faire une idole
- Travaillez régulièrement, pour vous donner le plus de possibilités futures. Même si vous n’aimez pas toutes les matières, les compétences générales (lire, écrire, argumenter, calculer, raisonner) vous serviront toujours.
- Mais gardez en tête que vos notes ne résument pas votre personne. Elles mesurent votre performance dans un cadre précis, à un moment donné, pas votre valeur globale.
2. Identifier ses propres critères de « vie réussie »
- Interrogez-vous : qu’est-ce qui compte vraiment pour vous ? La sécurité matérielle ? La liberté ? La créativité ? Le contact avec les autres ? L’engagement ?
- Écrivez noir sur blanc ce que serait, pour vous, une vie que vous jugeriez pleinement satisfaisante à 30 ou 40 ans : type d’activité, rythme de vie, relations, valeurs respectées.
- Comparez ensuite ces objectifs personnels avec vos choix scolaires : vos études actuelles vous en rapprochent-elles ou vous en éloignent-elles ?
3. Explorer la diversité des parcours
- Informez-vous sur les différentes voies : voie générale et technologique, voie professionnelle, alternance, BTS, BUT, université, écoles spécialisées. L’Onisep, par exemple, propose des dossiers détaillés sur les formations et les métiers.
- Ne considérez pas la voie professionnelle ou l’apprentissage comme une « voie de garage » : de nombreux métiers manuels, techniques ou de service permettent des carrières stables, utiles, parfois très bien rémunérées.
- Gardez aussi à l’esprit la possibilité de reprendre des études plus tard (formation continue, VAE – validation des acquis de l’expérience, etc.).
4. Développer des compétences au-delà des notes
Les recherches récentes en sciences de l’éducation mettent en avant l’importance des « compétences transversales » : autonomie, coopération, créativité, gestion du temps, capacité à communiquer, sens de l’initiative.
- Impliquez-vous dans des projets associatifs, artistiques, sportifs, humanitaires : ils développent des qualités que les employeurs et la société valorisent.
- Apprenez à travailler en équipe, à prendre la parole, à argumenter : ce sont des qualités essentielles, quelle que soit votre filière.
5. Demander de l’aide et construire un entourage soutenant
- N’hésitez pas à parler à vos professeurs, au psychologue de l’Éducation nationale, aux conseillers d’orientation, si vous avez des doutes sur votre parcours.
- Échangez avec des professionnels (forums métiers, journées portes ouvertes, rencontres organisées par votre établissement) pour voir la diversité réelle des trajectoires.
- Ne restez pas seul avec l’idée que « tout est joué » parce que vos résultats ne sont pas parfaits : de nombreux adultes ont trouvé leur voie après des échecs scolaires ou des détours.
Vers une vision plus nuancée de la réussite
On peut finalement retenir plusieurs idées essentielles pour vos réflexions et vos copies de philosophie :
- Oui, il existe des vies réussies sans réussite scolaire classique : parcours entrepreneuriaux, artistiques, associatifs, artisanaux, etc.
- Non, les études ne sont pas inutiles : elles offrent des ressources intellectuelles et sociales précieuses, qui augmentent vos marges de liberté.
- La véritable question n’est pas seulement : « Vais-je réussir mes études ? », mais : « Comment utiliser mes études, mon temps, mes expériences pour approcher la vie que je juge bonne ? »
- La réussite de vie ne se mesure pas uniquement de l’extérieur (statut, salaire, prestige), mais aussi de l’intérieur (sens, cohérence, épanouissement, accord avec ses valeurs).
Philosophiquement, on peut donc dire qu’il est possible de réussir sa vie sans réussir ses études, à condition d’entendre par là que la vie bonne ne se laisse pas enfermer dans une seule norme sociale. Mais pour un lycéen d’aujourd’hui, refuser l’effort scolaire sans réflexion reviendrait à se priver volontairement d’un outil puissant pour construire sa liberté future. La vraie sagesse consiste à faire des études un moyen au service de votre projet de vie, et non une fin qui vous définirait entièrement.
Références utiles
- Aristote, Éthique à Nicomaque.
- Bachelard, Gaston, La formation de l’esprit scientifique, Vrin.
- Bergson, Henri, L’Évolution créatrice, PUF.
- Bourdieu, Pierre & Passeron, Jean-Claude, Les Héritiers, La Reproduction, Éditions de Minuit.
- Kant, Emmanuel, Fondements de la métaphysique des mœurs, Vrin.
- Sartre, Jean-Paul, L’Existentialisme est un humanisme, Nagel.
- Insee, dossiers « Niveau de diplôme et insertion professionnelle » (consultables sur www.insee.fr).
- Onisep, ressources sur l’orientation scolaire et professionnelle : www.onisep.fr.